vendredi 11 juillet 2014

La graphie du béarnais dite «classique» n'est pas béarnaise...

La graphie du béarnais dite «classique» n'est pas béarnaise, ni même gasconne, ce n'est pas la graphie des fors de Béarn, c'est une graphie néo-médiévale languedocienne...

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Petit historique de la graphie béarnaise

     ORIGINES DE L’ÉCRITURE BÉARNAISE. 
  Comme son nom l’indique, l’écriture dite béarnaise trouve son origine en Béarn et plonge ses racines dans les textes les plus anciens attestés jusqu’à présent, au XIème. Voici ce qu’en écrit Yan dou Bousquét en 1897, dans le n°1 des « Reclams de Biarn e Gascounhe » :
« L'orthographe traditionnelle, celle de nos Chartes et de nos Fors, celle que préconise M. Lespy, veut… »
     Le béarnais qui fut jadis langue d’État en vigueur non seulement en Béarn mais également dans les pays voisins, Soule, Basse Navarre et Bigorre, n’a jamais cessé d’être écrit. Comme toute expression d’une communauté humaine, il a subi diverses influences culturelles au gré de l’histoire.
     La première normalisation, c’est-à-dire le passage de l’usage scriptural à la norme orthographique, a été opérée par Vastin Lespy (Pau 1817-1897) et rendue publique par l’édition de sa « Grammaire béarnaise » en 1858. Vastin Lespy, professeur au lycée impérial, futur lycée Louis Barthou, républicain convaincu, a fondé sa normalisation orthographique sur l’étude approfondie des textes anciens du béarnais, lui permettant de dégager une graphie traditionnelle qu’il a cependant su actualiser et rendre accessible au plus grand nombre en prenant en compte évolution « naturelle » de la langue béarnaise.
     Une quarantaine d’années plus tard, le 1er avril 1900, la graphie de Lespy a subi à son tour une normalisation opérée dans le cadre de la toute jeune société félibréenne, l’Escole Gastou Febus, sous la direction scientifique du linguiste romaniste, toujours de renom, Édouard Bourciez (1854-1946) qui fut sa vie durant professeur à l’Université de Bordeaux. Cette seconde normalisation de l’écriture béarnaise a rendu la graphie de Lespy plus simple encore mais, conséquemment, lui a enlevé sinon un peu de son âme du moins deux de ses traits caractéristiques qui constituent à eux seuls une part importante du capital identitaire béarnais :
     • -x/-ix pour transcrire le son [ch] comme dans Soeix ou Ledeuix ou même Amendeuix ;
     • le redoublement de certaines voyelles essentiellement en syllabe finale comme dans Morlaas, Neez, Puyoo…
    Après cette seconde normalisation, une 3ème s’en suivit en 1905 qui n’apporta rien de décisif et retira parfois un peu de clarté au texte rédigé par É. Bourciez. Fait plus marquant, dans son dictionnaire de 1932, Simin Palay introduit le « ẹ » dit pointé pour transcrire le [-é] final atone. Ce n’est que 70 ans plus tard que « Pays de Béarn et de Gascogne » puis l’IBG l’adoptèrent finalement, après divers essais, sous l’impulsion lumineuse de l’universitaire palois, Bernard Moreux, qui proposa de remettre en usage cet habile procédé typographique que l’outil informatique permettait enfin de reproduire aisément.
 Notre graphie patrimoniale, qu’il convient résolument d’appeler béarnaise et non moderne (ce qui ne veut pas dire grand-chose eu égard à la formidable relativité de ce qualificatif) ou pire encore, phonétique, ce qui pourrait signifier « dépourvue d’histoire » dans l’esprit de ceux qui utilisent cet adjectif, alors que c’est tout le contraire, eh bien notre graphie, donc, est bel et bien traditionnelle et héritière d’une longue histoire. Elle est en outre, malgré la normalisation félibréenne, encore porteuse d’une bonne dose d’identité béarnaise.
Pour information, sachez que l’autre graphie en usage sur le territoire béarnais pour transcrire notre langue patrimoniale est pudiquement appelée classiquenormaliséeoccitane ou encore alibertine. Seuls ces deux derniers termes semblent la caractériser avec justesse et c’est donc ainsi qu’il convient de la nommer. Tout d’abord parce que cette graphie est la résultante de l’application au gascon, et donc au béarnais, de la « Réforme linguistique occitane », sous la forme d’un opuscule édité en 1952, et qu’ensuite, cette réforme linguistique a été exposée pour la première fois par le pharmacien audois, passionné de linguistique occitane, Louis Alibert, dans sa « Gramatica occitana » de 1935.



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Quelques documents en annexe…

  • Au Moyen-Âge, dans le sud de la future France, deux graphies administratives se distinguent nettement, d’un côté la toulousaine et de l’autre la béarnaise…
« Como se sabe (9), en el Midi francés durante toda la Edad Media la “scripta administrativa” se manifestó en dos variantes distintas, de un lado la “scripta tolosana”, más generalizada y expansionista y cuyos rasgos lingüísticos eran los del occitano standard propagado por Toulouse y su región, y de otro, la “scripta bearnesa”, más replegada sobre sí misma y que se caracterizó desde un principio por unos rasgos muy marcados y por hábitos gráficos propios.
(…)
CONCLUSIÓN
El examen de un solo texto, a decir verdad, no permite sacar unas conclusiones definitivas acerca de la lengua de que se sirvieron los notarios de los núcleos de San Sebastián, Fuenterrabía o Pasajes, pero sí nos permite conocer una muestra clara de la norma que utilizaron, la “scripta bearnesa”, con preferencia a la “tolosana”. »

Ricardo Cierbide « A propósito de un texto gascón de San Sebastián de 1304 » Universidad del País Vasco. EHU. Gasteiz-Vitoria - 1986
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    • Un exemple de « scripta bearnesa », le For d’Oloron (1080 – mais graphie sans doute du XIIIème )
« En queg temps, quant Sentolh, lo conte, era Senhor de Bearn et de Begorra, plago a luy per la divinau sabence que aqueste ciutat qui era despoblade per lo Conselh et adiutori de soos baroos de Bearn, et de quegs qui las terres et las seubes aben en miron fossa poblade.
Mas conego lo diit Conte que non pode aver poblades sinon que meilhors fors et mayors franquesses los donassa, et los autreyassa que a nulhs autres de la senhorie Et fe ladoncs atau manament per totas las terres : que totz aquegs qui ad aqueste poblacion bieran, mayors franquesses et meilhors fors los dara et los autreyera que a nulhs homis de sa senhorie. Laquoau causa audida, set homis de Campfranc biencon prumeramentz poblar, et dequi en la de tropes autres partides. Et lasbetz lo Senhor Sentolh dona a lor las terres qui ave propis, de tot ceys et de tots devers franques, dents los murs et daffora, dentz los termis d'Abidos entro aus termis de Goes.
*
Et cum totes aquestes soberdites causes sien estades miades, thiencudes et servades per totz los senhors de Bearn qui estatz son deu temps deudit Sentolh, conte de Begorre et besconte de Bearn, entro au temps de mossenhor Rodger Bernat, per la gracie de Diu, Conte de Foixs et Vescoms de Bearn, eg medix de agradable voluntat, per si, et per totz los sons successors, autreya, lauda et conferma totes et sengles las causas sober diites. Et autreya et jura sober los Santz Evangelis et sober la senta beraya Crotz de Diu, tocatz de sa man dextre, a thier et observar totes las dites causes totz temps.
A testimoni de Mossen Goalhart, Avesque d'Oloron, de Nyssard de Foixs, de Nasoo de Navalhas, et de mi Johan de la Caussade, public notari d'Oloron, qui pregat et requerit, aqueste carte escriu et mon senhau acostumat y pause. Asso fo feyt en lo reffector deus frays menors, lo dibes prosmar davant la feste de Penthacosta, Anno Domini M.CC. Nonagesimo. »
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     • Précurseur, Vastin Lespy avait le souci de la normalisation orthographique :

    « Ces locutions desbelhe-t, éveille-foi, ayde-t, aide-toi, tourne-t, tourne-toi, se trouvent écrites de trois manières différentes : desbeillot (p. 158), aydet (p. 220), tourne’t (p. 240), dans le second volume des Poésies Béarnaises publié par M. E. Vignancour, Pau, 1860. Ce sont des verbes réguliers, employés au même temps, à la même personne, suivis du même pronom qui, dans ces trois cas, joue le même rôle (complément direct); et cependant verbes et pronom sont écrits de trois manières différentes. Qu'on ne dise point que ce sont là des fautes d'impression ; de pareilles irrégularités reparaissent trop souvent dans ce volume et dans beaucoup d'autres, pour qu'on n'y voie pas l'oubli de ce que doit être l'écriture du béarnais. »
Vastin Lespy GRAMMAIRE BÉARNAISE suivie d'un vocabulaire béarnais-français – Paris, Maisonneuve et Cie, libraires-éditeurs, 25, quai Voltaire, 25 – 1880 – 520 p. p. 277.


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    • Certains félibres de l’Escole Gastou Febus étaient en demande de réforme orthographique :
NOTES ORTHOGRAPHIQUES

      Voici indiqués brièvement, les quelques points sur lesquels nous sommes orthographiquement et momentanément en désaccord. Le nombre en est restreint.
      L'orthographe traditionnelle, celle de nos Chartes et de nos Fors, celle que préconise M. Lespy, veut :
      1° Que le u, après une voyelle, se prononce ou (1) : chibau, hau, blau, etc.
      2° Que le ill (l mouillé français) s'écrive lh : lhèu, talhur, etc.
      3° Que le gn français s'écrive nh : aranhe, nhaspa, pour aragne, gnaspa. etc.
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(1) Ce qui revient à dire que dans le cas, le ou doit s'écrire u.
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      4° Que le verbe avoir (habé)de même que tous les autres termes possédant une h muette conservent cette h : habé, hore, haunou, etc.
      5° Que le o, devant une voyelle, se prononce ou (1) : goarda, ahoega, hoec, etc.
      6° Que le ch français s'écrive x, comme médix, pour médich, coexe pour coueche, etc.
      Les deux premières de ces particularités sont acceptées par la plupart des auteurs modernes, les autres le sont moins généralement, surtout la dernière, au sujet de laquelle d'ailleurs, Lespy lui-même admet qu'on puisse se servir indifféremment de l'ou du ch.
      Après le et le d, z est plus souvent la caractéristique du pluriel dans les noms et dans les verbes à la deuxième personne.
      Selon les contrées et la prononciation y employée, on écrit : auseigt, auseth ou auset; debaigt, debath ou debat,
      Dans l'arrondissement d'Oloron, la conjonction e (et) est souvent remplacée par y.
      Un autre mode orthographique est enfin représenté dans les Nos 3 et 4 de l’Escole, par notre ami l’Artè dou Pourtau (2). C'est l'orthographe phonétique avec son et ses nombreuses élisions. A première vue, elle présente un aspect quelque peu rébarbatif, mais si l'on veut bien, un moment, lire à haute voix, l'oreille retrouve immédiatement l'harmonie accoutumée des mots.
      Nous n'avons pas à nous prononcer sur ces différents modes d'écritures, qui ont, d'ailleurs, partout, leurs partisans ; en français, nous voyons, d'un côté, l'orthographe officielle, avec l'Académie et l'Université ; d'un autre, les partisans de la réforme, secondés par Sarcey et possédant leur organe attitré ; d'un autre enfin, les tenants de l'orthographe phonétique.
      Celui qui écrit ces lignes tient à dire cependant, que personnellement et pour l'instant, lui paraît préférable l'emploi de l'orthographe simplifiée, conservant à chaque lettre — sauf quelques exceptions qui s'imposent — la valeur qu'on est habitué à leur donner en français. Ce n'est pas peut-être là le système le plus logique ou le plus ingénieux — ce n'est même pas un système : c'est une façon d'écrire pour être facilement lu et facilement compris de tout le monde.
Y. dou B.
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(1) Ce qui revient à dire que dans le cas, le ou doit s'écrire o.
(2) Il a été adopté aussi pour la publication des œuvres de l'abbé Pédegert.

Lou yérant : S. DUFAU.
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Pau, imprimerie Vignancour — Place du Palais.
RECLAMS DE BIARN E GASCOUNHE – 1re anade – 1897 – p. 159-160
         
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     • Extraits des règles rédigées sous la direction d’Édouard Bourciez :



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