jeudi 9 juillet 2015

LA «TINDA», MONNAIE LOCALE COMPLÉMENTAIRE BÉARNAISE

L’idée d’encourager le commerce local, les producteurs locaux par l’émission d’une monnaie dite locale et complémentaire, une MLC pour les intimes, est sans conteste une excellente idée. Il en existe un peu partout en France, sous divers noms eux aussi locaux, essentiellement en français et facilement prononçables par les usagers francophones.
Le nom choisi pour la monnaie béarnaise, «tinda» fait exception. Faut-il s’en étonner ? Non, les occitanistes du 64 sont derrière ce projet et ils nous ont déjà habitués à quelques bizarreries intégristes comme « los Pirenéus » au lieu de « las Pireneas », seule forme orale attestée et intelligemment adoptée par leurs homologues bigourdans.
Ce nom «tinda» se donne certes des airs béarnais ou, sans le vouloir, espagnols notamment avec son « -a » final semi-exotique et normalement atone. Cet écueil a bien entendu été identifié. Des journalistes, locaux eux aussi, lorsqu’ils présentent la nouvelle monnaie béarnaise, précisent en effet qu’il faut prononcer son nom « tinde », supposant déjà que le locuteur sache prononcer correctement la première syllabe « tin- », et non « tindà » en appuyant lourdement sur le « a » comme le font spontanément tous les francophones. Et c’est pourtant bien ce qui se passe... Nous avons déjà de nombreux exemples de noms commerciaux consciencieusement écrits à l’occitane et inévitablement prononcés à la franco-espagnole (dans le meilleur des cas) comme par exemple le vin rosé ou rouge de la cave de Gan baptisé « Oh ! Biarnesa » et comiquement prononcé [biarnéssà] avec deux « s »...
Bon, passons sur la prononciation immanquablement francisée et venons-en au sens… Et là, ce n’est pas plus simple mais sans doute encore plus drôle. Aucun locuteur natif de béarnais n’est capable d’identifier immédiatement cette «tinda» et surtout de lui attribuer le sens voulu par les porteurs du projet. Ceux-ci ont pensé à « tinda » au sens de « tinter » ce qui est tout de même franchement marrant lorsqu’on n’émet que des billet, billets qui, jusqu’à preuve du contraire, ni ne tintent ni ne trébuchent.
En fait « tinda / tinta » remonte à deux mots distincts en latin : « tingere » (teindre) d’une part et « tinnitare » (tinter) d’autre part. Alors peut-être faut-il comprendre par là qu’il s’agit tout bonnement de la teinture ou mieux encore de l’encre nécessaire à l’impression de billets sonnants et trébuchants.
C’est dommage qu’une entreprise somme toute marginale par rapport aux volumes du commerce de la grande distribution, s'inscrive et s'enferre volontairement dès la naissance dans la marginalité et cela, par le choix de son nom de baptême. C’est d’autant plus regrettable que ce genre de commerce s’appuie plus que tout autre sur la vie locale, vie locale qui comprend accessoirement la langue, l’histoire et la culture du même nom.
Dans le cas de la MLC béarnaise, on a franchement l’impression que les porteurs du projet débarquent en Béarn comme les colons blancs en Afrique, ignorant complètement l'histoire et les traditions béarnaises. S'ils avaient moindrement enquêté auprès des béarnais locuteurs natifs, ils auraient appris que le nom courant, présent dans toutes les mémoires et les bouches des béarnophones pour désigner le franc, est : LIURE***. Bon, d’accord, ce n’est pas simple à prononcer pour un francophone : [‘liwro]. On aurait toujours pu le traduire en français par « LIVRE BÉARNAISE ».
Ce qui est fait est fait, mais pourquoi avoir laissé à des inventeurs de folklore le soin de baptiser la monnaie locale complémentaire béarnaise ?!

Ci-dessous ce que l’on peut trouver dans le dictionnaire de référence du béarnais et le gascon, de Simin PALAY, Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes. Paris, CNRS, 2ème édition, 1974, 1039 p. :

tindà,-tà; v. – Teindre, teinter; tindà-s, se teindre, se salir avec de la tinte.
tindà,-tà; v. – Tinter, dreliner; résonner; bouts tindante, voix sonore, éclatante.
tindade,-tade; sf. – Action de teindre; coup de cloche, carillon.
tindadé,-re; adj. – Qui est à teindre, qui peut être teint,-e.
tindàlh,-tàlh; sm. – Tintement; sonorité.
tindàn,-tàn,-te; adj. – Tintant,-e, sonore.
tindàn,-tàn,-te; adj. – Qui teint, colore, souille.
tindàyrẹ,-e, tinturè,-re; s. – Teinturier,-ère.
tindàyrẹ,-o (vers la Garonne); adj et s. – Sonore, résonnant,-e, éclatant, en parlant du son.
tinde,-te; sf. – Teinture; suie, noir de fumée; encre. (S80) Pour indiquer qu'on voit mieux les défauts du voisin que les siens-: La padeno que digouc au metau-: Qu'as tinte au cu-! la poêle dit au pot-: Tu as de la suie au derrière-!
tinde-hìu (S80); sm. – Phytoloque (plante); appelé aussi "teinturier".
tindère,-tère; sf. – Action de teindre au sens péjor.

***franc; sm. – Franc, unité monétaire; on a gardé et on continue à employer pour désigner le franc, l'ancienne appellation de liure, mais seulement à partir du nombre trois; pour un et deux francs on dit bint, quarante sos, mais pour trois francs on dit trés liures et ainsi de suite. V. pistole, blanc, baquéte, dinè. (…)

• ENTA-N SABÉ MÉY / POUR PLUS D’INFOS

• ENTA P’AT HA SABÉ / POUR INFO...
Vous constaterez que tous les noms de ces quelques MLC sont en français...

• Dax (40)
L'Eureu gascon

• Pays de Lannemezan (65)
La Sonnante

• Sud Gironde (33)
Le Carlet

• Albi-Gaillac (81)
Le Ténord

• Montpellier (34)
La Graine

• Grand Narbonne (11)
Le Cers

• Castelnaudary (11)
La Cassole

• Montauban (82)
Le Sol Olympe

• Ariège (09)
Le Pyrène

• Toulouse (31)
Sol-Violette

• Comminges (31)
Le Touselle

• Cahors (46)
Le Sol Si

• Villeneuve sur Lot (47)
Les Abeilles

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