Langue, dialecte, patois...

Principes fondamentaux pour identifier et promouvoir une langue

Distinguer les langues les unes des autres ou, autre facette du même problème, regrouper des variétés en une seule et même langue, n’est pas simple. L’ensemble des “ systèmes linguistiques ” qu’utilisent les humains pour parler partagent certains traits généraux. Pour de multiples raisons, liées à leur fonction identitaire, ces systèmes sont différents les uns des autres, au point que chacun d’entre nous possède son propre idiolecte (souvent “ plurilingue ”). Entre ces deux extrémités, les humains procèdent à des découpages et regroupements divers, fonctionnels et changeants, qui identifient des ensembles linguistiques à des niveaux variés, appelés notamment famille de langues, langues, dialectes, sous-dialectes, patois… en français selon les milieux. Ils utilisent pour cela divers critères, parfois apparemment contradictoires, qui aboutissent à des classifications différentes. On peut considérer qu’un ensemble de pratiques linguistiques constituent une langue distincte des autres selon les critères suivants.

1) La conscience linguistique
Les usagers ont conscience, à des degrés divers, de parler une seule et même langue, soit à travers ses propres variétés (c’est notamment le cas des langues vernaculaires, peu institutionnalisées), soit également en faisant référence à une norme commune (c’est surtout le cas des langues véhiculaires institutionnalisées). Cette conscience provient en général d’une conscience collective extérieure à la langue, conscience historique, culturelle, politique… Cette identité sociolinguistique est confirmée par le fait que ceux qui n’appartiennent pas au groupe et ne parlent pas sa langue lui reconnaissent cette identité.

2) La dénomination
Ils utilisent historiquement un nom spécifique pour désigner la langue, souvent conjointement avec des noms plus locaux, qui en désignent les “ variétés ” internes (locales, sociales…). Cette dénomination historique, symbolique et fonctionnelle est dite autoglossonyme parce que ce sont les usagers qui le choisissent et l’emploient effectivement (au contraire des dénominations savantes, militantes ou archaïques).

3) L’institutionnalisation
L’identité collective de cette langue est affirmée par des institutions culturelles, administratives, et notamment politiques démocratiquement représentatives du groupe, dans les discours, et dans les textes à valeur juridique (de “ politique linguistique ”). Lorsqu’il s’agit d’une langue “ locale ”, les institutions “ locales ” sont évidemment les plus fiables, car les plus proches du terrain et des usagers.

4) L’outillage linguistique
Des attributs linguistiques propres à cette langue sont constitués et majoritairement diffusés-employés : outre son nom, un système d’écriture spécifique (voire une orthographe), des grammaires, des dictionnaires, des ouvrages didactiques, des textes littéraires, parfois une variété normative de référence mais pas toujours, etc.

5) La demande sociale
Le cas échéant, la volonté majoritaire démocratiquement exprimée de ne pas considérer la langue en question comme une variété (un “ dialecte ”) de telle autre langue. Car bien sûr il est normal qu’il y ait des débats à ce sujet : rien n’est jamais fixé pour l’éternité. C’est souvent le cas sur les marges “ structurelles ” de la langue et pour les langues dites “ minoritaires ” qui ne bénéficient pas suffisamment du critère 3 ci-dessus.

Les méthodes employées pour rendre compte de ces fonctionnements sociaux relèvent des méthodes d’enquêtes qualitatives de terrain (y compris une analyse des représentations, facteur essentiel) et de recueil de données quantitatives, de type respectivement ethnographique et sociologique. On observe souvent des cas en cours d’évolution, répondant partiellement aux critères, dont la dynamique constitue alors un indice déterminant. Comme on le voit, les critères strictement linguistiques (souvent arbitraires) et celui (très flou dans les faits) de l’intercompréhension, ne sont aucunement décisifs.

En ce qui concerne le gascon et le béarnais, la situation (bien documentée) me semble être la suivante : il est évident que l’ensemble gascon constitue une langue distincte de l’occitan (languedocien et guyennais) au moins aussi clairement que le provençal. Le béarnais est beaucoup plus clairement identifié et soutenu que le (reste du) gascon, au point qu’on peut envisager que ce soit (ou que cela devienne) une langue distincte du gascon, comme l’est devenu le niçois par rapport au provençal, ce qui dans tous les cas n’empêche ni proximité, ni solidarité.

Plus on prend en compte les contextes sociolinguistiques (incluant le paramètre des identités culturelles), meilleur est le degré de finesse, le degré de précision, de l’identification des variétés linguistiques, et donc la fiabilité et l’efficacité de l’identification réalisée, de la politique linguistique adaptée mise en œuvre. Car il faut s’appuyer sur les fonctionnements sociaux effectifs si l’on espère installer progressivement et selon une méthode appropriée dans le corps social une politique d’aménagement linguistique. Et quand on essaye de mettre en place une politique linguistique qui ne prend pas en compte et qui ne vise pas la ou les langue(s) telle(s) que les usagers les identifient, les nomment, les utilisent, les vivent et les veulent, une politique qui brûle les étapes et vise trop vite trop haut ou trop loin, le projet est voué à l’échec, puisque ils ne peuvent se mobiliser pour un dispositif dans lequel ils ne reconnaissent ni leur langue (sous le nom et souvent la graphie proposés), ni leurs aspirations.

Philippe Blanchet
Professeur de sociolinguistique
Université Européenne de Bretagne – Rennes 2
Laboratoire PREFics EA 3207 - UMR CNRS 8143

Références :

Blanchet,  Ph., Linguistique de terrain, méthode et théorie (une approche ethno-sociolinguistique), Presses Universitaires de Rennes, 2000.
Blanchet,  Ph. et Harrold Schiffman (Dir.) The Sociolinguistics of Southern “ Occitan ” France, Revisited, International Journal of the Sociology of Language n° 169, Berlin/New-York, Mouton de Gruyter, 2004.
Blanchet,  Ph., "L’identification sociolinguistique des langues et des variétés linguistiques : pour une analyse complexe du processus de catégorisation fonctionnelle", dans Actes du colloque Identification des langues et des variétés dialectales par les humains et par les machines, Paris, Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications / CNRS, 2004, p. 31-36
(http://www.limsi.fr/MIDL/actes/session%20I/Blanchet_MIDL2004.pdf)

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« Occitan ou gascon / béarnais ? » :
une question de fond
et non un détail technique

par Philippe Blanchet
Professeur de sociolinguistique
Université Rennes 2

Voilà environ cinquante ans que toute politique linguistique locale ou régionale se heurte à un fort désaccord entre « occitanistes » et « régionalistes » dans une bonne partie du tiers sud de la France. Cette aire linguistique qui s’étend de Nice à Bordeaux et qu’une certaine tradition philologique appelle « d’oc » est en effet définie, nommée et prise en compte selon deux tendances radicalement opposées (avec bien sûr ici ou là des positions intermédiaires), chacune contestant toute mesure qui va dans le sens de la partie opposée. Ce qui peut apparaitre comme une querelle de chapelles suicidaire mérite d’être expliqué car il s’agit d’un débat de fond et non d’un désaccord sur des détails superficiels.

1. D’où vient et où va l’idée d’une « langue occitane » unifiée ?
Depuis les années 1950 un courant globalement « occitaniste » s’est développé. Il considère que cet ensemble constitue une seule et même langue, nommée occitan d’après un terme latin rare retrouvé dans des textes médiévaux. La volonté d’unification de cette langue aux réalités linguistiques, sociales, historiques très diverses, conduit à élaborer une graphie englobante complexe, souvent décalée par rapport aux parlers. Cette graphie est surtout fondée sur les parlers languedociens (entre Montpellier et Toulouse) réputés être « centraux », parlers qui servent également de base à un occitan « standard ». Ce standard est proposé comme la norme linguistique pour les usages prestigieux sur l’ensemble de « l’Occitanie » et il influence jusqu’aux occitanistes partisans des « dialectes occitans » (par exemple, ceux qui utilisent un béarnais occitanisé). Car cette vision d’une langue unie et unifiée est associée à celle d’une communauté supposée (« l’Occitanie, les Occitans ») pour laquelle on souhaite une politique linguistique comparable à celle qui a été menée en Catalogne espagnole. La politique catalaniste (réussie) sert en effet de modèle : l’occitan est considéré comme devant être une langue officielle privilégiée en Occitanie. Ce projet aux tendances parfois nationalistes s’appuie sur la volonté d’agrandir autant que possible le territoire, d’y englober le plus d’éléments possibles, de lui donner une légitimité historique par une interprétation orientée d’évènements fondateurs (la croisade contre les Albigeois, la littérature des troubadours voire le Félibrige), afin de lui donner plus de poids (pour rivaliser avec langue, culture, identité françaises) et de gommer la division historique, culturelle, linguistique permanente de cette « Occitanie » et de cet « occitan ». La stratégie de promotion consiste ainsi à proposer une imitation des langues dominantes : construire une langue la plus « grosse » possible (en nombre d’utilisateurs, en superficie couverte, en potentiel de pratiques et donc en justification d’un statut amélioré), visant une concurrence d’institutionnalisation et de fonctions avec la langue dominante, d’où l’élaboration d’une norme graphique et linguistique complexe (à la française…) et imposée à des populations perçues comme « endoctrinées » ou « aliénées » pour la langue et la nationalité françaises dominantes. La justification scientifique proposée est, d’une part, qu’une langue se définit par des caractéristiques strictement linguistiques (son système de sons, de vocabulaire, de grammaire), et, d’autre part, que tout bilinguisme est un conflit qui ne peut se résoudre par l’égalité des langues et plus encore par la substitution d’une langue à une autre.

              2. D’où vient et où va l’idée de langues béarnaise, gasconne, provençale… ?
Depuis le XIXe siècle, un courant globalement « régionaliste » s’est développé dans la plupart des régions de France marquées par des langues et cultures spécifiques suffisamment fortement perçues et soutenues par leurs populations. Ce mouvement a été lancé dès les années 1850 en Bretagne et en Provence, en continuation de dynamiques linguistiques, culturelles, historiques bien établies. D’autres ont emboité le pas à des périodes diverses jusqu’à aujourd’hui, du Béarn à la Corse, de la Picardie au Poitou, des Antilles à Tahiti. Dans les régions méridionales métropolitaines, ces mouvements ont globalement choisi de cultiver la spécificité complémentaire de leur langue locale à côté du français. Dans ce but, ils ont centré leur action sur une langue de proximité, pour tenter de stabiliser un bilinguisme accepté. Les variétés locales surtout orales, y sont soutenues comme marqueurs d’une « authenticité ». C’est ce qui fonde le projet de langues béarnaise, provençale, niçoise, etc., distinctes. De là découlent des graphies diverses, à tendances phonétiques, les plus simples, les plus accessibles, les plus adaptées possibles aux pratiques linguistiques effectives et aux populations. Dans certains cas (béarnais, provençal, niçois), une tradition écrite et une forte identité linguistique / culturelle spécifiques, issues d’histoires particulières, sont alors prise en compte. Ailleurs, la faiblesse ou l’absence d’identité linguistique marquée renvoie la promotion des parlers locaux, lorsqu’elle est souhaitée, à des actions plus culturelles que linguistiques (collectages de contes, chants, etc.). En Languedoc enfin, le projet occitaniste rencontre son terreau principal auquel il est le mieux adapté et se développe, malgré quelques réticences locales (par exemple dans les Cévennes), au point que le terme occitan est souvent perçu comme signifiant « languedocien ». C’est du reste la seule région où il soit compris et utilisé de façon significative, même si le terme patois y reste majoritaire (au contraire par exemple de la Provence ou du Béarn, où le mot occitan est presque inconnu et où le terme patois est moins utilisé à côté des appellations largement majoritaires que sont provençal et béarnais). La justification scientifique est qu’une langue se définit par des critères sociolinguistiques (ses usages, sa reconnaissance institutionnelle, la consciences qu’en ont ses utilisateurs, son nom…) et que, d’autre part, le plurilinguisme est une situation normale où les langues doivent être complémentaires et non rivales.

3. Des positions inconciliables et des débats faussés
        Grosso modo, les partisans de chaque orientation ont la conviction profonde que seule leur propre démarche pourra sauvegarder leur langue, que tous s’accordent plus ou moins, avec la plupart des observateurs (notamment l’UNESCO), à voir extrêmement menacée de disparition à court terme. Et donc ils pensent que la démarche opposée en précipitera la fin, vécue comme un drame linguistique, culturel, social… D’autant, on l’a vu, qu’ils ne parlent pas du tout de la même langue. Pour les occitanistes, le temps n’est plus aux parlers populaires locaux et la seule possibilité de survie est celle d’une langue unifiée, normalisée, institutionnalisée, à peine adaptée à tel ou tel contexte régional, pour résister face au français (voire à sa place). Pour les régionalistes, la seule motivation effective des populations, par ailleurs très attachées au français devenu lui aussi leur langue, est une loyauté sentimentale à des parlers locaux « authentiques ». Toute langue standardisée sera, selon eux, rejetée comme ne répondant pas à cette attente, d’autant que le français satisfait déjà les besoins de langue véhiculaire institutionnelle et même une bonne partie des besoins de langue de connivence locale.
           La plupart des observateurs et des experts en politique linguistique s’accordent à penser que, dans un contexte comme le contexte français d’aujourd’hui, la stratégie ici appelée « régionaliste », plus modérée, plus réaliste, plus en phase avec la demande sociale, est la meilleure pour ces espaces linguistiques. Plus adaptée, elle sera plus efficace, quitte à envisager des étapes ultérieures de promotion plus avancée et plus exigeante, si le besoin s’en fait sentir. Il n’y a que dans les milieux directement concernés par « la langue occitane », dans les milieux militants, que même des universitaires, des chercheurs, des experts, et bien sûr des acteurs associatifs, défendent l’ambitieuse option occitaniste. Dès que l’on passe au niveau d’experts extérieurs, notamment d’experts internationaux spécialistes d’autres domaines, il y a accord sur une politique linguistique progressive, modérée, adaptée, à l’écoute des populations, aux objectifs acceptables et atteignables…
           Par conséquent, dans l’idéal, un débat serein devrait pouvoir aboutir à ces conclusions et à des décisions évidentes. C’est sans compter avec la force, parfois la violence, dont les êtres humains sont capables pour défendre passionnément un choix de société, surtout lorsqu’ils ont une pensée et un discours d’autant plus dogmatiques que leur objet est incertain (comme l’est le projet occitaniste). Et si les invectives et les incompréhensions mutuelles ont volé de part et d’autre, il faut bien constater qu’il y a, du côté de la mouvance occitaniste, une stratégie globale de prise de pouvoir, de refus du débat, de manipulations, voire de diffamations… J’en ai fait en 2004 une étude dans la principale revue internationale de sociolinguistique, publiée aux états-Unis, que les responsables m’avaient demandé de diriger sur ce sujet, tellement il apparaissait surprenant dans le milieu des chercheurs sur ces questions.
         Beaucoup de ceux, notamment en situation de tenir des propos publics, qui ont exposé un point de vue opposé à l’occitanisme se sont vus un jour ou l’autre injuriés, diffamés, victimes de tentatives de censures ou d’exclusion auprès des organismes qui leur donnent la parole ou leur confient une mission. Une forme courante de cette stratégie consiste à tenter de déconsidérer politiquement, scientifiquement ou linguistiquement tel ou tel non aligné. Nous sommes hélas nombreux à en avoir de précieuses et imposantes archives.
          La plupart du temps, tout débat est évité ou tourne court de la part de beaucoup d’occitanistes. Une autre stratégie consiste à réduire les enjeux du débat lorsqu’ils concèdent qu’il y a quelques désaccords. La question de fond n’est alors pas posée : la langue concernée, l’esprit et les objectifs généraux de toute politique linguistique, sont considérés comme une évidence indiscutable. Le débat est restreint à des détails techniques de mise en œuvre, comme notamment le choix ou le fignolage d’une graphie, de tel ou tel mot, de telle ou telle règle de grammaire. Le véritable débat est ainsi confisqué et ses enjeux profonds échappent aux observateurs non avertis, notamment les décideurs politiques qui, du coup, sont surpris et même déçus de la virulence des propos et des blocages sur ce qu’ils croient être des détails de spécialistes. Et pourtant, ces « détails techniques » sont la pointe apparente d’un gigantesque iceberg dont ils ne sont pas dissociables…

            4. Quelques orientations pour conclure…
        Une politique linguistique, comme toute politique, doit être un projet raisonné, qui part d’une situation analysée en profondeur, qui s’inscrit explicitement dans un projet de société, qui vise des objectifs négociés et atteignables, qui se donne des moyens adaptés et efficaces pour les atteindre, qui évalue régulièrement l’avancée de son projet et les résultats obtenus à certaines échéances. Dans une société démocratique, elle procède par consultation large de la population dont la majorité décide des choix à mettre en œuvre.
          C’est à cette véritable démarche politique, au bon sens de terme, que nous invite le profond débat qui divise les principaux acteurs de la promotion de l’occitan / des langues d’oc. Aucune des deux positions n’est mauvaise, absurde, dangereuse ou à l’inverse bonne, raisonnée et constructive en elle-même. Tous ont de bonnes raisons d’avoir leurs convictions. Ce désaccord est même plutôt bon signe : il témoigne de la vitalité de la question qui n’a aucune raison d’être plus consensuelle que n’importe quelle autre question de société.
         Le véritable défi est de choisir de toute urgence les propositions qui conviendront à la politique linguistique souhaitées par les populations et qui seront applicables par les institutions. Ou alors c’est qu’on ne viserait pas une véritable politique linguistique démocratique et qu’on en reste à des mesurettes peu raisonnées, uniquement destinées à satisfaire quelques militants qui auraient été les plus convaincants, les plus excités, les plus tactiques, voire les plus malhonnêtes.
           Dans le contexte sociolinguistique, j’ai personnellement la conviction scientifique et citoyenne que c’est l’option « régionaliste » et non l’option « occitaniste » qui est la plus adaptée. J’en fais la proposition ouverte à la discussion.
           Dans tous les cas, il faut mesurer l’ampleur et la profondeur des enjeux, du débat, le mener réellement, pour décider en conscience de cette question essentielle, car les langues font notre humanité.

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