Paroles de linguistes : Bernard MOREUX


Comment je suis devenu Béarnais…
De Bernard Moreux, ancien professeur de linguistique à l'Université de Pau, entre autres auteur de travaux de recherche sur le béarnais et le français régional (le « français de Toulouse »)…
       C’était mal parti : je suis né à Paris (dans le 16° arrondissement, qui plus est !) et y ai vécu mes toutes premières années et mes années de Lycée et de Faculté. Mais, entre temps, j’ai passé les années de guerre chez ma grand-mère bretonne. Au contact de mes petits camarades écoliers, j’y appris, m’a-t-on dit, à m’exprimer en gallo, à la surprise de ma famille, qui était composée de commerçants qui méprisaient ce parler, considéré par eux comme du français mal parlé, alors qu’il s’agit de la langue romane de la Haute Bretagne, laquelle comprend Rennes et Nantes. Le gallo est certes beaucoup moins connu que le breton, parlé en Basse Bretagne, langue qui, comme le basque, a fasciné les Français justement parce que ce n’est pas une langue d’origine latine et qu’on ne peut l’accuser de résulter d’une dégradation du français. Mais le gallo a ses lettres de noblesse : la Haute Bretagne et il figure parmi les langues optionnelles admises au bac alors que le béarnais n’a pas cet honneur. J’ai complètement oublié mon gallo, mais c’est peut-être grâce à lui qu’est né mon intérêt pour les langues régionales.
       J’ai vécu les années 60 et 70 au Québec, où je n’ai certes pas trouvé une langue régionale mais un français très original et porteur d’une identité forte ; il s’est formé lors de la colonisation française, comme le seul moyen de communication entre les nouveaux arrivants, qui provenaient de régions diverses, dont les parlers usuels étaient peu intercompréhensibles. J’eus ainsi sous les yeux (et dans mes oreilles) un exemple réussi de la résistance d’une langue minoritaire (à l’échelle de l’Amérique du Nord) à une langue dominante (l’anglais américain). J’avais toujours été intéressé par les langues : après une formation en lettres classiques, je m’étais spécialisé en grec ancien et avais profité de mon rattachement au Département de linguistique de l’Université de Montréal pour consolider mes connaissances dans cette discipline qui, à l’époque, était peu enseignée en France. Aux yeux des sceptiques, la linguistique est la discipline qui permet à ses adeptes de parler de toutes les langues en n’en connaissant qu’une, leur langue maternelle ; pour ceux qui la pratiquent, c’est l’étude de la faculté de langage et de ses manifestations, et donc du fonctionnement (aspect synchronique) et de l’évolution (aspect diachronique) des langues, ainsi que de leur rôle dans les sociétés (sociolinguistique), vaste programme, auquel chaque linguiste (excepté quelques génies) ne peut apporter qu’une petite pierre !
       Le Béarn m’amena à la sociolinguistique. Début 1979, j’appris que j’allais être nommé à l’Université de Pau. Aussitôt je vis l’intérêt de côtoyer des locuteurs bien vivants, ceux que j’avais étudiés jusque-là (Platon et ses compatriotes) étant disparus depuis longtemps... Je me mis donc en quête d’un ouvrage d’initiation et me procurai celui qui était le plus disponible à l’époque, même à Montréal, Lo gascon lèu e plan de Michel Grosclaude, professeur de philosophie à Orthez. Je poursuivis dans cette voie en suivant, une fois établi à Pau, les stages organisés à Sauvelade par Per Noste. Je pus y apprécier les qualités pédagogiques et le dévouement du maître mais son désir d’instaurer une norme autoritaire pour l’occitan me rappelait fâcheusement les tendances puristes et centralistes des grammairiens français : j’y flairais un écart par rapport à la réalité de la langue. Cet écart, j’ai pu le mesurer ensuite puisque j’ai habité une ancienne ferme dans le Piémont, où, comme me le dit un jour une voisine, je ne pouvais manquer d’apprendre le béarnais (le « patois », disait-elle) puisqu’on s’en imprègne rien qu’en respirant l’air de ces coteaux ; la preuve : « même les vaches le comprennent ». De fait, à cette époque la langue maternelle de tous mes voisins de plus de 40 ans était le béarnais, ils n’avaient commencé à apprendre le français qu’en franchissant le seuil de l’école.
       Lors des stages de Sauvelade, j’avais pu renforcer mes doutes sur la doctrine occitaniste par des conversations avec un autre stagiaire linguiste, Jean-Marie Puyau : quoique partiellement élevé lui aussi en pays gallo, il avait l’avantage sur moi d’avoir de la parenté en Béarn et donc d’être davantage au contact des locuteurs dits « naturels ». J’y avais aussi rencontré A.M. Kristol, qui dirigeait l’équipe de linguistes et sociolinguistiques qui devait publier « Drin de tot » ; la graphie occitaniste de ce titre est trompeuse : même si ces chercheurs expérimentés avaient eux aussi mesuré le caractère fantasmatique de l’« occitan » (c’est ce qui ressort de leurs analyses), ils s’étaient crus obligés d’adopter la graphie occitaniste en guise de remerciement pour l’aide que Per Noste leur avait fournie dans leur enquête en vallée d’Aspe. À l’Université de Pau, j’eus aussi la chance de fréquenter les grands historiens du Béarn, P. Tucoo-Chala et Ch. Desplat ; je lisais leurs travaux, qui ont achevé de me persuader du caractère artificiel du concept d’Occitanie. J’eus peut-être le mérite d’attirer leur attention sur l’importance de la langue pour l’histoire culturelle béarnaise.
       La suite est connue : la main mise des occitanistes sur l’école Gastoû Febus, leur pénétration dans les institutions départementales et régionales, dans les établissements scolaires en particulier ; à l’Université, création d’un Département qui devait être un Département de gascon et qui se retrouva être un Département d’occitan dont la majorité des enseignants n’était ni Béarnais ni Gascons ; fondation d’un Institut qui, après quelques controverses, hérita lui aussi d’un vaste domaine féérique, l’Occitanie, qui, à défaut de fondements historiques, cristallisait des utopies et un désir d’émancipation (certes légitime, et du reste commun à de nombreuses régions françaises) vis-à-vis de l’étatisme dit jacobin. Comme l’a écrit l’un des plus érudits des occitanistes, P. Sauzet, « l’avantage de l’occitan, c’est qu’il n’existe pas » ; comprendre : on peut en faire ce qu’on veut, l’utiliser pour des projets politiques ou/et personnels ; les locuteurs attachés à leurs racines gênent bien un peu, mais ils se raréfient, on fait tout pour les déprécier, nier leur existence ou souhaiter leur fin proche.
       Quant aux Béarnais béarnisants, ils ne peuvent que s’étonner de voir leurs enfants et petits-enfants revenir de l’école ou du collège avec des textes qualifiés indifféremment de béarnais, de gascons ou d’occitans, mais de toute façon écrits dans une graphie illisible pour eux. De même ils peuvent entendre sur Ràdio País des journalistes s’exprimer dans une langue à laquelle il leur était difficile de s’identifier. La progression institutionnelle de l’occitanisme en Béarn et en Gascogne, l’augmentation constante des fonds publics affectés à cette fin, finit par transformer cet étonnement en indignation ; d’où la naissance et le développement d’associations de défense de la langue et de la culture béarnaises et/ou gasconnes : Pays de Béarn et Gascogne (aujourd’hui en sommeil profond), puis Institut Béarnais et Gascon, enfin, tout récemment, Biarn Toustém, dans lesquelles J.-M. Puyau joua le rôle que l’on sait, en particulier, dans le cadre des deux premières nommées, par la rédaction d’ouvrages lexicologiques et pédagogiques. Ce renouveau des activités centrées sur le béarnais et le gascon s’est aussi manifesté au niveau universitaire : citons les études épistémologiques, historiques et sociolinguistiques que j’ai rassemblées en 1989 dans « Langues en Béarn » (ouvrage préfacé par le célèbre sociologue béarnais Pierre Bourdieu) ; les travaux de linguistique et sociolinguistique historiques de Jean Lafitte (toujours sur la brèche sur le front antioccitaniste) ; ceux de Philippe Blanchet, dont le concept « d’autoglossonymie », nous permet de revendiquer l’appellation « béarnais », très majoritaire dans notre région, comme on le voit dans les résultat de l’enquête sociolinguistique du Conseil Régional (2009) , pourtant très biaisée en faveur de l’occitan (point sur lequel je m’étendrai dans un travail actuellement en cours).
       En ce qui me concerne, je considère comme les plus riches moments de ma carrière les séances de travail hebdomadaires qui ont permis la publication des dictionnaires français-béarnais (2002, préfacé par André Labarrère) et béarnais-français, 2005). Je me sentais en prise directe avec un savoir linguistique, plongeant certes dans un passé historique respecté, mais également vivant, c’est-à-dire évoluant avec son époque, ce qui justifiait l’audace que J.-M. Puyau et moi-même avions de nous inscrire dans la lignée des V. Lespy et S. Palay. C’est sans doute ce même sentiment qui motivait nos interlocuteurs, ces Béarnais fins connaisseurs de leur langue et qui l’aimaient assez pour nous consacrer ces longues soirées malgré la fatigue de leur labeur quotidien (leur modestie nous avait empêchés de les nommer en 2002, mais on trouvera leurs noms dans la préface du dictionnaire de 2005).
       D’autres moments enrichissants me furent apportés par la fréquentation d’un autre « fou de sa langue », Robert Razou, avec lequel j’ai signé un volume sur le « français de Toulouse » (2000 et 2010), français, dont les particularités reposent bien sûr en grande partie sur le substrat oc. Ce pur Toulousain, qui était né au début du XX°siècle, a parlé le « patois toulousain » toute sa vie et le pratiquait encore dans les années 90 dans sa résidence de Frouzins (en zone gasconne). Avant de le connaître, je croyais innocemment que l’occitan se fondait sur le languedocien (il est vrai que les occitanistes précisaient prudemment « le languedocien central ») ; je découvris alors la forte identité du parler oc de Toulouse par rapport au languedocien de Béziers par exemple. En tout cas, R. Razou entrait dans une colère noire dès qu’on prononçait le mot « occitan » ; il s’indignait en particulier de la graphie occitaniste utilisée dans la chronique de La Dépêche du Midi.
       Tout en contestant leurs positions, j’ai continué un certains temps à suivre les activités occitanistes sans cacher mes divergences avec la doctrine. J’y renonçai après avoir subi des attaques verbales (j’étais devenu un « traître », même pour un ami par ailleurs fort estimable), évité de peu une agression physique en territoire aranais, été l’objet de menaces publiques lors d’une manifestation à Pau pour les calandretas à la suite d’une interview que j’avais donnée à Sud-Ouest : Roger Lapassade lui-même s’était senti obligé de me présenter ses excuses à la suite de la reproduction de ces menaces dans Per Noste. Il faut dire que les attaques des occitanistes sont plutôt rares : ils adoptent plutôt « la stratégie du paillasson » : silence complet sur les thèses opposées aux leurs, sur les travaux qui ne vont pas dans leur sens. Pour « Langues en Béarn », en signe d’ouverture à l’occitanisme, j’avais demandé à M. Grosclaude un article, qu’il me fournit sans difficulté, attitude implicitement condamnée par ses héritiers, qui s’opposent à ce que cet article soit repris dans une éventuelle 2ème édition... On est bien loin de l’idéal de libre discussion qui est à la base et permet le succès des sciences ; mais celles que nous pratiquons -la linguistique, l’histoire- ne sont que des « sciences humaines » et, comme telles, elles sont particulièrement exposées aux idéologies.
       Ce dernier terme n’a du reste pas que des connotations péjoratives ; notre volonté de prolonger vers l’avenir la culture béarnaise s’enracine dans notre subjectivité, tout comme l’idéologie occitaniste. La différence se fait au niveau rationnel : même dans les sciences humaines, il y a quelque chose qu’on peut appeler des « faits ». Or ils sont avec nous.

Bernard Moreux, ancien professeur de linguistique à l'Université de Pau, entre autres auteur de travaux de recherche sur le béarnais et le français régional…

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